Par milliers, ils avaient débarqué des bateaux : agriculteurs ruinés,
ouvriers au chômage, exilés et déportés, politiques, aventuriers de tous
horizons, tentés par l'offre d'une « propriété » qui leur permettrait de
vivre, sinon de faire fortune. Ils se firent paysans. Beaucoup sans la
moindre expérience durent défricher et affronter de multiples calamités
naturelles avant de rendre fertile leur lopin de terre inculte. Il y eut
aussi la maladie et les affrontements avec les Arabo-Berbères. La
colonisation officielle tournait à la réussite. 40% des Européens vivent
dans l'Algérois, 39,2% dans l'Oranie.
Les plus nombreux furent les Espagnols venus d'Andalousie, de
Catalogne, des Baléares qui s'installèrent en Oranie.
Puis les Italiens, pêcheurs siciliens, terrassiers calabrais, des
maçons piémontais, de Campanie ou de Toscane, employés dans le bâtiment et
maraîchers, les Maltais, religieux et prolifiques dans le petit commerce et
les affaires.
Autochtones depuis des siècles, venus d'Orient sur les nefs
phéniciennes ou compagnons des légions romaines, voire « rapatriés » de
l'Espagne au temps des Rois Catholiques, Berbères donc, ou Espagnols, soumis
aux divers pouvoirs locaux, mais devenus français en 1870 par la grâce du
décret Crémieux, les Juifs d'Algérie, que le régime de Vichy ramène un temps
au statut d'indigènes, épousent la France avec ferveur, sans pourtant rien
renier de leur passé, des coutumes ancestrales et d'une histoire millénaire
qu'ils n'oublieront jamais.
Alsaciens, Corses ou Méridionaux. à l'exception du Nord-Ouest, la
France entière a participé au peuplement colonial de l'Algérie. Un quart à
peine de la population était Alsacienne. Vinrent ensuite en plus grand
nombre, les agriculteurs du Sud : Ardèche, Var, Aveyron et Alpes -Maritimes
(qui fournirent 30% des Français) mais surtout Corse (56% à elle seule).
Puis les montagnards de l'Isère et de la Savoie.
Peuplement mutiforme de l'Algérie ? On y est majoritairement arabe,
ou plutôt islamique. Car ces visages témoignent d'une riche mosaïque
d'ethnies, d'un Islam aux multiples faces, et d'une histoire millénaire et
mouvementée : défricheurs d'une terre ingrate, chercheurs d'eau courageux,
pasteurs nomades -numides, disait-on autrefois-, commerçants laborieux,
voilà les Arabes, les Andalous, les Kabyles un peu plus farouches, les
Mozabites des marches sahariennes, voilà les Turcs et les Koulouglis, fondus
dans un creuset aux riches demeures.
Au café maure, coquettement paré de carreaux de faïence bleue ou
verte, on sirote interminablement café turc ou thé à la menthe que l'on boit
non dans une tasse, mais dans un verre sur lequel les doigts se brûlent, on
médite en silence ou l'on cogne bruyamment les dominos sur la table. Les
marchés sont grouillants, parfumés, colorés : l'on achète et on vend un peu
de tout, mais l'on peut aussi vous arracher une dent ou vous raser un crâne
tenu au frais sous le turban. L'Algérienne est voilée, sinon elle n'est pas
arabe mais berbère.
Quelques Anglais, Belges et Polonais, Suisses et Allemands.
Grâce à leur participation au premier conflit mondial, ils
deviendront des Français à part entière. L'école et les mariages mixtes
feront le reste. En 1918, on ne parle plus que des « Européens d'Algérie »,
ou, comme ils se nomment eux-mêmes des « Algériens ». car ils forment bien
alors, eux qui, pour les trois quarts, sont nés sur terre algérienne, une
« race » distincte de celle des « Francaouis » métropolitains. Ils ont forgé
ensemble, une identité, née d'un environnement original, au contact de
multiples cultures, identité que, plus tard, au moment de l'exil, on nommera
« pied-noir » et dont l'on a retenu aujourd'hui les manifestations les plus
folkloriques : cuisine et langage.
Peuple du verbe et peuple du geste, les Pieds-Noirs sont faits pour
la comédie. Plus pour la jouer que pour l'écrire (quelques exceptions comme
Camus ou Roblès). La parole, ils en usent naturellement (la tchatche) avec
ce charme indéfinissable, voire irritant, du verbe méditerranéen, appuyé par
le geste, qui peut en un instant passer de toute la violence du monde, à la
nonchalance des peuples du soleil.
L'enfermement à la maison se révèle intolérable. On est chez soi dans
la rue, alors on sort, on respire, on flâne, on déambule bruyamment. Quel
bonheur de d'avoir aux pieds des souliers qui -disent les cireurs appelés
des yaouleds- brillent « comme la glace de Paris » ! Quel plaisir de
s'entourer de deux jeunes beautés : ces filles-là ne sont elles pas les plus
jolies du monde ? et qu'il est fier ce souriant jeune homme -leur frère
peut-être- surtout qu'il est viril et sait qu'il est regardé. Quand aux
vieux en retraite et en pantoufles, quant aux femmes qui ont sorti la chaise
devant la porte, et aux enfants derrière, bien sages, n'est-ce pas ? que
leur laisser, immobiles cette fois, sinon la parole, le verbe haut, la
tchatche ?
Dans les bars populaires, c'est l'heure du rite de l'anisette. On
boit en trinquant à plusieurs tournées et l'on grignote, pour tenir le
ventre, quelque kémia : olives, cacahuètes, quartiers de tomate, petites
pommes de terre bouillies qu'il faut peler et tremper dans le sel, et ô
délice à nul autre pareil, la petite friture ou sardines grillées.
Nous, les Pieds-Noirs, nous faisions comme les autres Français. Quand
la France ne nous mobilisait pas sous les drapeaux de ses guerres, nous
reprenions nos routines.
Mais nos routines étaient lointaines. Et, en dehors des guerres,
l'ordre et l'agitation de la nation, atténués par les distances, ne
pénétraient que peu dans nos familles. Parfois, même, cela ne nous parvenait
pas, cela ne nous concernait pas. Je pense à la douane que nous avions à
franchir pour entrer en France ou en sortir. Je pense aux allocations
familiales et à la Sécurité sociale qui ont mis du temps à nous être
attribuées. Je pense à nos billets de banque, à nos pièces de monnaie, qui
nétaient pas ceux de la Banque de France, mais ceux de la Banque d'Algérie,
(ou Banque d'Etat du Maroc). Notre routine n'était pas française, elle était
algérienne. La France c'était le drapeau tricolore et La Marseillaise. Pour
la plupart d'entre nous, la France était le champ de bataille, la terre où
les hommes faisaient leur devoir de citoyens en y versant leur sang. Plus
tard on nous apprendra que nous étions des « Français à part entière » mais
nous l'avions ignoré jusque-là, presque jusqu'à la fin.
Si l'histoire de la vie privée des Française de France est
indissociable de l'Histoire de la France, pour nous les Pieds-Noirs,
l'histoire qui nous est propre s'inscrit d'abord dans nos histoires.
Il existe autant de sortes de Pieds-Noirs que de familles
pieds-noirs. Nous étions différents les uns des autres, mais nous avions
tous en commun le fait d'être ici et d'ailleurs. Même pour ceux -la
majorité- qui n'avaient jamais voyagé, il existait un coin de terre sacrée
quelque part sur l'autre rive de la Méditerranée. Nous étions différents les
uns des autres, mais nous visions ensemble dans une réalité que se
partageaient plusieurs religions, plusieurs langues, lois.. Même si, à
l'origine, nos ancêtres étaient venus de France, d'Espagne, d'Italie, de
Grèce. Nous n'avions qu'un seul drapeau et nous en étions fiers. Il était
bleu, blanc, rouge. Tous, nous avons été élevés et instruits dans sa
vénération.
Pourtant nous nous sentions différents des Français de Limoges, de
Tourcoing, de Paris, ou de n'importe quel coin de France.
Il y avait des Pieds-Noirs partout en Afrique du Nord. Nous avions
beaucoup d'espace, beaucoup de liberté, beaucoup de droits, et le devoir de
mourir pour la France. Cela dit, chaque famille agissait à sa guise,
formant, dans les villes et dans les campagnes, des républiques, des
royaumes, des féodalités.
Etre amputé de sa terre est une douleur absurde et obstinée, qui ne
cessera jamais car on ne peut pas séparer la terre du cour.
La vertu des filles, c'était quelque chose, ce n'était pas de la
rigolade !Et pas seulement pour les musulmanes. Pour les catholiques et les
juives c'était pareil. Nous ne portions ni haïk ni hadjar, nous avions le
droit de sortir, d'aller où bon nous semblait, mais cette apparente liberté
était,en réalité, une prison dont les barreaux étaient faits de principes,
de peurs, de menaces, de tabous et de préjugés. Et c'étaient les femmes qui
nous plantaient tout ça dans la tête, profond, très profond, à grands coups
de sermons, de raclées, d'histoires, de fables merveilleuses ou terrifiantes
. La virginité c'était là, dans le ventre, en haut des jambes, c'était
convoité parce que c'était précieux, et c'était difficile à défendre. Chaque
fille était une place forte en danger d'être assaillie. Les mères
veillaient, les frères et les pères gardaient. Notre pucelage nous donnait
une grande importance. Une importance si grande que, pour beaucoup d'entre
nous, cette virginité à perdre ou à offrir était à la fois notre trésor
et le seul véritable problème de notre jeunesse, plus grave que les études,
le métier, plus grave que tout.
MARIAGE
Un vieux, originaire d'un douar proche, allait épouser Zorah, une
copine qui venait d'avoir treize ans.
Il l'avait acheté pour trois chèvres, deux moutons, un sac de blé et
un louis d'or : un trésor. Zorah s'en trouvait énormément valorisée, elle ne
nous adressait plus la parole. Les grands la regardaient avec admiration, on
chuchotait à son propos des mots que je ne comprenais pas : « elle est
vierge », « la rhatchoune », « elle n'est pas cassée ». Maintenant, quand
elle sortait chercher de l'eau pour sa mère, elle tenait bien serrés entre
ses dents deux coins de la serviette de toilette qui lui servait de voile.
Bientôt elle aurait un haïk, un vrai, son père l'avait dit. Il irait à
Mostaganem acheter le plus beau qu'il découvrirait, en soie peut-être.
Le jour du mariage on m'a laissée aller avec les femmes et les filles
dans la raïma de Zorah. Préparation du repas de noces, un festin. Ca sentait
bon partout. Avec les enfants excitées je chapardais des raisins secs, de la
pâte d'amendes, de la farce à la menthen, de la galette de seigle toute
chaude.
Ensuite, j'ai assisté à la toilette de Zorah. Les femmes de sa
famille l'ont lavée de la tête aux pieds, puis elles ont massé son corps
avec un huile qui sentait fort, elles lui ont arraché tous ses poils,
partout. Le corps de Zorah ressemblait à un fuseau de soie luisante. Après,
elles l'ont habillée d'un grand nombre de jupons qui tenaient raides , qui
bruissaient comme du papier de soie quand elle bougeait, et d'une robe
magnifique, énorme. Zorah était obligée de garder ses bras écartés pour ne
rien froisser, elle ressemblait à un papillon de nuit. Sa mère lui avait
brodé de jolies babouches vertes. Ensuite une spécialiste, une vieille que
je ne connaissais pas -elle était venue avec les femmes du Sud qui
danseraient plus tard- l'a maquillée. Deux ronds rouges sur les joues, du
khöl autour des yeux, du khöl aussi à la place des tatouages qu'elle
n'avait pas : sur le front, le menton et les poignets. Ses cheveux, la
plante de ses pieds et la paume de ses mains rougeoyaient de henné frais.
Les yeux de Zorah étaient brillants et graves, ils me faisaient penser à ces
lampions qu'on sortait dans les jardins la nuit de la fête des vendanges.
Puis on lui a mis de longues boucles d'oreilles incrustées de corail et on a
noué sur sa tête deux foulards de soie. L'un était brodé de sequins d'or qui
festonnaient son front au-dessus des sourcils, l'autre se terminait en
longues franges souples qui lui tombaient sur les épaules : un véritable
casque ne laissant plus voir que le joli triangle de son visage fardé.
Par-dessus tout ça, un haïk neuf, raide, encore cassé par les plis du
repassage.
Alors les femmes se sont mises à pousser des iouious. Le caïd a fait
entrer le marié dans la cour, un vieux qui avait au mois cinquante ans et
portait un tarbouch de soie enroulé autour d'une chéchia toute neuve, un
gilet brodé, une chaîne de montre en or qui barrait sa bedaine, et un
séroual dont les plis étaient impeccables. N'empêche qu'il était vieux et
moche, je me souviens de ça. Les femmes voilées poussaient de petits cris et
s'énervaient de petits rires. Nous, les enfants, on nous a fait déguerpir
pendant la cérémonie religieuse.
Dehors, on a bâfré à s'en rendre malade : du méchoui, du couscous,
plein de gâteaux, des dattes, de la limonade. Puis, quand la musique a
commencé à devenir entêtante et que les femmes du Sud, sans voile, se sont
mises à danser pour les hommes, devant les feux de sarments qui crépitaient
sec, ma mère m'a fait rentrer. Je n'étais pas d'accord mais je n'avais pas à
discuter. Et même elle m'a ordonné de ne plus bouger de ma chambre. J'avais
assez couru, assez mangé, assez bu, je devais dormir.
Comment dormir avec le bruit que faisait la fête dans la cour ! Dans
une des lames des volets de ma chambre, il y avait un noud du bois que je
pouvais enlever. C'est par
cet oil secret qu'à l'heure de la sieste j'inspectais la cour, je pouvais
constater que la voie était libre et me sauver. Par, là, la nuit de la noce,
j'ai vu qu'on a fait entrer le marié et Zorah dans une pièce basse. Les
chants et les danses ont continué. Au bout d'un long moment l'homme est
revenu. Derrière lui la famille de Zorah a sorti des draps, du linge, qu'on
a étendu sur une corde. Ils étaient pleins de sang, d'un sang qui n'avait
pas encore noirci.. Alors la noce a hurlé de joie. La stridence des iouious
est devenue insupportable.
A l'heure de la SIESTE, tout se couche sous le soleil accablant même
les chiens, même les plantes ! C'est une heure éprouvante pour tout le
monde, sauf peut-être pour les enfants. Les volets des maisons sont tirés
pour conserver la fraîcheur. L'air chaud pénétrant par les moucharabiehs et
rien ne bouge. Le silence est total à part le zzz zzz des mouches.
Nous n'étions pas destinées à avoir un métier. Notre destin était de nous
marier, de mettre des enfants au monde, et d'avoir, peut-être un jour, à
inscrire « sans » sur des papiers administratifs, face à la mention «
Profession ».
Il ne nous serait pas venu à l'esprit d'écrire ironiquement « cent »,
alors que c'étaient en réalité mille et une profession s qu'on apprenait aux
filles, aussi bien à l'école que dans la famille : tout ce qui concerne
l'entretien du mari, des enfants et de la maison. Il fallait savoir «
tenir » tout ça, savoir être la Reine et l'Esclave de tout ça. Ce n'était
pas si simple. Cela allai de la connaissance approfondie et respectueuse de
la psychologie masculine, jusqu'au tri des lentilles, en passant par la
nutrition des petits, l'instruction des garçons, l'éducation des filles,
l'encaustiquage des meubles, le reprisage, les confitures, et aussi savoir
faire sécher les figues et les raisins, savoir entretenir la fraîcheur dans
la maison, savoir rouler le couscous, épicer la marga, savoir faire briller
« les carreaux du parterre », diagnostiquer les maladies. En ce qui me
concernait puisque j'étais née chez de grands-bourgeois, il fallait
également que je sache « diriger les domestiques », asseoir les invités à
table dans un ordre convenable, décortiquer les crevettes et peler les
fruits avec un couteau et une fourchette, entretenir une conversation «
sinon intelligente, du moins qui se tienne, ma fille.. ».
Pour les femmes de chez nous l'école n'était pas importante, il nous
suffisait de savoir lire, écrire et compter. Peut-être est-ce à cause de
cette ignorance académique que nous développions une profonde connaissance
de ce qui n'est pas inscrit, nous apprenions l'essentiel dans le savoir.
Nous avions avec la vie et la mort des accointances qui ne s'enseignent
nulle part. Nous avions une science des rythmes primordiaux qui se
transmettait et s'enseignait avec des mots et des gestes si simples que,
pour les « savants », ils avaient l'air de ne rien dire.. Plus tard, à
lUniversité, j'apprendrai des codes, des systèmes de références, des
vocabulaires, qui me serviront à exprimer « sérieusement » ce que je savais
déjà autrement
C'était par le corps que se faisait l'approche de l'univers, puisque
c'est par lui que passait ce que l'on nous avait appris à considérer comme
étant le plus important : l'amour et les enfants. Tous nos sens étaient
dressés à reconnaître le bon et le mauvais. Toucher, sentir, entendre,
goûter le bien et le mal. Parmi une profusion de sensations et d'émotions,
nous savions détecter la moindre parcelle de dur, de doux, de pourri, de
fermenté, de chaud, d'acide, d'aigre, de gluant, de mouillé, de piquant, de
fort et, par là, nous appréhendions le dangereux, le mortifère, le
bénéfique, le maléfique, ce qui tue et ce qui crée. Les femmes de chez nous
étaient encore toutes proches de la matière, du sauvage, des femmes de la
mythologie. Ca grouillait de Clytemnestre, de Jocaste, d'Hélène, de Médée,
de Circé, quant aux Cassandre...Je me demande si une Cassandre ne se cache
pas dans chacune d'entre nous, ne serait-ce que pour détourner le mauvais
sort ou conjurer le mauvais oil .
Pour les hommes, le corps des femmes était à conquérir. Elles
devaient donc savoir le garder, le cacher et l'exhiber. C'était une science
qui s'acquérait au long de l'enfance et devait être complète à
l'adolescence, sinon gare ! Gare au viol, au mépris, à la prostitution !
Il y avait bien des manières de cambrer les reins en passant devant
les bars, bien des manières d'onduler les fesses à l'heure de la promenade.
Mai un peu trop et votre réputation était faite, vous étiez « une fille de
rien », « une Marie couche-toi là », une de celles dont « il n'y a que le
tramway qui ne lui a pas passé dessus », « une écervelée », comme disait
plus abstraitement la directrice du pensionnat. Pas assez de balancement
postérieur et vous n'étiez qu'une « bourrique », une « qui ne trouvera pas
de mari ou alors une Francaoui qui lui fera des enfants prétentieux ». Les
innombrables nuances entre le trop et le pas assez exigeaient une technique
que nous perfectionnions jour après jour. Nos reflets dans les vitrines des
magasins, juste avant d'entrer dans l'arène, nous aidaient à corriger la
posture.
Dans chaque ville d'Algérie (comme du reste, dans chaque ville de la
Méditerranée, il existait un lieu de parade, des espaces de trottoir ou de
jardin public, où les garçons et les filles allaient et venaient, se
croisaient, se dépassaient, se regardaient, les garçons regardaient
directement, les filles regardaient pas en dessous, en douce, mais leurs
regards n'étaient pas moins aigus pour autant.
Dans toutes les villes du monde existent des lieux semblables, mais
les promenades, les paseos, les jardins, les cours de la Méditerranée ne
sont faits que pour présenter les filles aux garçons et les garçons aux
filles. En général, dans ces lieux, il n'y a pas ou peu de magasins, ce ne
sont pas des endroits où l'on va faire une course. Ainsi à Alger, dans la
portion de la rue Michelet qui nous servait à « faire le persil » comme
disait mon père, il y avait deux trottoirs, l'un plein de magasins, l'autre
en était presque entièrement dépourvu. C'est sur ce trottoir-là qu'à des
heures précises se passait la parade. Parcourir la rue Michelet aux mêmes
heures mais sur le trottoir d'en face n'avait pas le même sens. L'éducation
des filles était stricte, les familles veillaient au grain. Certaines
familles se voyaient entre elles, elles formaient des clans. Lorsqu'une
fille cherchait un mari ou un amoureux et qu'aucun de ses amis d'enfance,
aucun de ses vagues cousins ne faisait l'affaire, il fallait qu'elle aille
se promener rue Michelet sur le trottoir de gauche, à l'heure de l'apéritif
du soir ou du matin. Là elle pouvait apercevoir l'oiseau rare et essayer de
découvrir comment le rencontrer, dans quel lycée, quel collège, quelle
université il allait, qui de son clan le connaissait, entreprendre des
démarches compliquées avec les garçons du clan pour qu'ils la mettent en
contact, parler en catimini avec les copines.. C'était palpitant. Pour les
garçons, la démarche inverse n'était pas simple non plus, nos frères, et nos
« cousins » étaient responsables de notre vertu.
Sur les trottoirs déambulaient les jeunes garçons, promeneurs
nonchalants, et aux terrasses des cafés des hommes s'installaient devant une
anisette, comme des maquignons, à nous reluquer. Dans la rue les autos
roulaient au pas, les chauffeurs tenaient des conversations avec les copains
et copines sur le trottoir ; on se fixait des rendez-vous, on se passait des
cours polycopiés. Pendant ce temps les conducteurs de tramways et des
trolleybus actionnaient leurs cloches ou leurs trompes pour activer la
circulation.. et les hommes s'invectivaient :
« Alors ça avance, s'pèce de falampo ! », « Re'arde moi ce fouracho, rien
qu'à crier il est bon ! », « Tu vas t'mettre au point mort, oui, la pitain
d'ta mère ! la purée des coqs ! », « Si je descends j'te flite, peutit
bâtard ». et pendant ce temps les popotins déambulaient, aguicheurs, malins,
superbes, moqueurs, sur le qui-vive.
Balancer de la croupe était un art, mais vêtir cette croupe était un
art tout aussi important car il pouvait détruire la technique de balancement
longuement mise au point. Quelle robe, quelles chaussures, quels gants,
quelles chaussettes, quels bas ? Le cartable contenait tout ce qu'il fallait
pour agrémenter la tenue de lycéenne. Où se situaient les limites de la
décence, où commençait l'impudeur ? Et le maquillage ? Et le parfum ? Pas
question de patchouli, c'était bon pour les poules de Bab el Oued. Pas
question de verveine, ça faisait trop collégienne. Alors quoi ? Un peu de
lavande ou de citronnelle, un soupçon de tubéreuse. Il ne s'agissait pas de
sentir le « sentbon » en rentrant à la maison. Pas question de rouge à
lèvres non plus, simplement un bronzage entretenu du mois de mars au mois de
décembre et un peu de pommade Rosa. Quel mal nous nous donnions pour
intéresser ces garçons apparemment indifférents, habillés de pantalons de
toile, de chemises ouvertes, même pas de cravate, parfois une veste jetée
sur les épaules, parfois un foulard noué autour du cou. Un laisser-aller
viril. Juste ce qu'il fallait pour qu'on devine leurs pectoraux, leur
poitrine bronzée et encore glabre, leurs fesses hautes et dures, et, devant,
sous la braguette, une bosse, à peine, seulement pour les vicieuses.
Je me demande si l'art compliqué du vêtement avait quelque chose à
voir avec l'élégance. Je ne le crois pas. Je crois que l'art de se vêtir
consistait uniquement, pour la « tchiquette », la parfaite coquette qui se
promenait devant les facultés, à mettre en valeur les parties de son
anatomie qui le méritaient et à dissimuler ou maquiller les autres.
Il n'y avait ni filles ni garçons musulmans à faire la rue Michelet
avec nous.
Pour ce qui était de la coquetterie les femmes musulmanes n'avaient
pourtant rien à nous envier. Souvent les Occidentales pleurent sur le sort
de ces malheureuses emprisonnées et bâillonnées sous leurs voiles. C'est que
les Occidentales ne connaissent pas l'éloquence des hadjars et des haïks,
elles ne savent pas tout ce que l'on peut exprimer avec leurs transparences
et leurs textutes, avec les mille et une manières de les nouer et de les
draper. Tout cela en disait aussi long, et même plus long, sur leur désir de
séduire que nos robes enjuponnées et nos bustiers. De même, ceux qui n'ont
pas vécu avec les femmes de l'Islam ne connaissent pas le langage des yeux
maquillés de khôl qui s'ouvrent juste au-dessus de l'organdi, de la soie, du
linon brodé ou de la simple cotonnade. Ces yeux savent exprimer toutes les
nuances du mépris et de la concupiscence, de l'intérêt et du dégoût. Quant à
leur balancement postérieur, il devait franchir l'ampleur et l'opacité du
long voile et faisait l'objet d'une mise en scène spectaculaire,
parfaitement théâtrale, qui aurait échauffé le sang du plus inerte des
hommes.
C'est que, elles, elles ne se baignaient pas, alors que nous, nous
passions une partie de l'année sur les plages, à moitié nues (le bikini
était déjà à la mode dans ma jeunesse).
Les lieux de baignade étaient important, nous les connaissions tous,
chacun avait sa spécialité, sa spécificité. Les Pieds-Noirs étaient dans la
mer, jouissaient de la mer, travaillaient leur crawl, leur brasse ou leur
nage papillon, plongeaient dans les vagues, criaient, hurlaient leur bonheur
d'être là. Les Musulmans nageaient mal, ils faisaient du bruit, nous
sifflaient, nous éclaboussaient au passage. C'était normal, nous étions
presque nues et leurs femmes ne se baignaient pas ; certaines les
accompagnaient mais restaient sur la plage, voilées, et, parfois, des mères
entraient dans l'eau tout habillées pour faire barboter les bébés.
C'est volontairement que je parle souvent des femmes. D'abord parce
que j'en suis une moi-même et surtout parce que je crois que l'éducation que
les femmes pieds-noirs ont reçue et donnée a beaucoup compté, plus tard,
dans le drame qui nous a tous déchirés. Jamais je n'ai entendu parler d'une
Française chrétienne d'Algérie qui ait épousé un Français musulman
d'Algérie. L'interdit était tellement absolu qu'il était inutile de
l'exprimer. Ca coulait de source... Quant aux rapports entre une Musulmane
et un Roumi, ils étaient encore plus impensables. Les Musulmanes, même
féministes, sont extrêmement respectueuses de leurs lois religieuses
(d'ailleurs, pour les Musulmanes, il n'existe pas d'autre loi que celle de
Dieu).
Les femmes de ménage, qui aujourd'hui appartiennent à la catégorie
« gens de maison » et qu'autrefois en France, on appelait des bonnes, en
Algérie on les appelait des Fatmas (Fatma, un prénom comme Marie ou Louise.)
On les tutoyait et elles nous voussoyaient (pas toujours). Il n'existait
aucune ségrégation évidente : pas de places réservées pour les uns ou les
autres dans les transports en commun, les lieux publics ou les magasins. Ce
n'était pas l'apartheid en Algérie, loin de là, c'était le racisme tout
simple, dans toute son hypocrisie, le typique racisme français. Nous avions
« nos Arabes » comme les Français ont eu « leurs Juifs ».
« Aïe Boulitique, Boulitique, Boulitique ! »
Un dimanche, mon futur mari et moi étions partis nous promener dans la
campagne. Nous étions assis à l'ombre d'un pommier. Soudain nous avons
entendu quelqu'un approcher, répétant ces mots : « Aïe Boulitique,
Boulitique, Boulitique », à deux reprises. C'était surprenant et incongru.
Intrigués, nous nous sommes levés et nous avons vu, sur le chemins un homme
d'une cinquantaine d'années. Il était seul, il avait le pas assuré et précis
de quelqu'un qui a l'habitude de marcher. Il brandissait un gourdin, lui
faisait faire des moulinets et parfois cinglait la verdure fraîche. Il ne
nous a pas vus tout de suite. C'était un Arabe de la montagne, au corps fait
de tendons et de muscles, un Kabyle aux traits réguliers, le notable d'un
douar sûrement. Ca se voyait à son habillement : le seroual bouffant arrêté
à mi-mollets,
la jaquette à longues basques cintrée à la taille, le tarbouch bien torsadé,
la montre de gousset dont la chaîne d'acier barrait le gilet noir, la
chemise blanche sans col, les sandales en cuir.
Nous étions sur son chemin, il a failli buter contre nous. Il nous a
dévisagés. Dans son regard il y avait une sorte de colère froide et aussi
une sorte de regret. D'un geste brusque il a tiré de sous sa veste une
chaînette accrochée à sa ceinture et au bout de laquelle pendait sa carte
d'électeur emprisonnée dans une pochette de fort plastique. Comme ça on ne
pouvait pas la lui prendre..Il l'a fait tournoyer comme une fronde. Dans ses
yeux la rage était toujours là et un constat d'imbécillité. S'il avait voulu
parler je crois qu'il aurait dit : « Ah ! c'est trop con ! ». Une chose
était manquée, une chose était ratée. Mais il n'a pas dit quoi, il ne s'est
pas exprimé, il n'a pas expliqué sa conduite. Simplement il a repris sa
phrase qui était un reproche : « Aïe Boulitique, Boulitique, Boulitique ! »
Nous nous sommes effacés pour le laisser passer. Il est reparti avec se
phrase en agitant sa matraque : une branche ou une racine d'olivier, à la
fois noueuse et lisse, polie par l'usure, sèche et dure comme du granit.
Nous avons appris à notre retour que des élections avaient eu lieu ce
dimanche au village.. J'avoue que c'était la première fois que j'entendais
un Arabe parler de politique. Pour moi, comme pour beaucoup de femmes
Pieds-noirs, la politique c'était l'affaire des hommes « Français de
souche » comme on dira plus tard, mais pas celle des femmes ni des Arabes.
DEFILE MILITAIRE DU 14 JUILLET
LES SPAHIS que nous attendions avec impatience, ouvraient le défilé. De
loin nous entendions les sabots de leurs chevaux marteler le sol. Ils
arrivaient caracolant : leurs burnous blancs et rouges étalés sur la croupe
de leur bête, leurs hautes chéchias rouges impeccables, sabre au clair. Les
Spahis étaient la France de chez nous, l'incarnation spécifique de notre
patriotisme.
La legion etrangere arrivait en dernier, à cause de son traînant pas de
parade. En tête de la Légion, ses redoutables cornes enroulées sur
elles-mêmes, trottinait un bouc, la mascotte, il précédait la grande nouba.
Année après année, un curieux instrument de musique nommé « le chapeau
chinois » me faisait rêver ; une sorte d'arbre de Noël auquel étaient
accrochés des grelots, des clochettes, des croissants, tout un tas de choses
en cuivre bien astiqué, et aussi un attirail de gris-gris, des pompons, des
queues de cheval, des choses de magie noire, me semblait-il. Sur l'air de :
« Au Ton-kin la lé-gion é-tran-gère. », ou de « Tiens voi-la du bou-din. »,
ils me faisaient peur, c'était superbe.
Entre les Spahis et la Légion défilait, régiment après régiment,
l'interminable troupe des TIRAILLEURS ALGERIENS ( MAROCAINS ou SENEGALAIS)
. LES FANTASSINS, LES ZOUAVES, avec leurs godillots, leurs bandes
molletières, leurs lourds fusils et leurs baïonnettes.
LES CHASSEURS ALPINS avec leurs bérets et leurs piolets.
Puis, les ANCIENS COMBATTANTS. Certains claudiquaient sur des béquilles ou
des jambes de bois, d'autres laissaient flotter une manche vide qui, parfois
était repliée et tenait à l'épaule par une épingle à nourrice. Les poitrines
bardées de brochettes de décorations, fiers d'être là.
Un moutonnement de burnous, chéchias, tarbouchs, des bérets basques aussi.
LA GUERRE DE 1939-1945
Septembre 1939.
La guerre est déclarée. Avec son cortège de bombardements,
d'alertes, de replis dans les abris, de privations. Les tickets de
ravitaillement. Les lumières qu'il fallait tamiser.
Chacun récupérait ce qu'il pouvait (les vieux rideaux, les vieux
dessus -de lit, le moindre morceau de toile ou de bâche) pour se fabriquer
des vêtements ou des accessoires.
Mais pas d'étoile jaune, pas de SS en uniforme, pas de croix gammée,
pas de ligne de démarcation.
Quelques collaborateurs (des journalistes, des hommes politiques).
Quelques rasistants.
Pour 99,5 % des Pieds-Noirs l'appel du 18 juin 1940 a été lancé en
chinois ??????
10 Juin 1940, entrée en guerre de l'Italie contre la France.
LA LIBERATION
8 Novembre 1942
Les premiers Américains que j'ai vus étaient en tenue léopard, le
casque empanaché de feuillage, le visage barbouillé de noir (ceux qui
étaient de peau blanche), les genoux pliés, la tête enfoncée dans les
épaules, l'arme à la main prête à claquer. Ils avaient l'air de craindre le
pire. Puis rassurés, ils ont distribués généreusement des cigarettes, du
chocolat, des chewing-gum, des rations de campagne..de tout. Il y avait
aussi les Anglais.
Avec eux nous avons découvert les cornflakes, le corned-beef, les
boîtes de beans, la purée de pommes de terre en poudre, le lait en poudre,
le coca-cola, etc. etc
Les Américains nous abordaient en disant : « Hey, Ma de moiselle ! «
Les Anglais en disant : « Hey, Mam'zelle ! »
Un vent d'érotisme se mit à souffler furieusement. Les grandes de
l'école se maquillaient à la sortie. Certaines nous racontaient les
merveilles des mess, le coca-cola et le whisky à flots, elles arboraient
fièrement l'insigne du régiment de leur « boy friend » et extirpaient de
leur cartable la photo d'un soldat bien propret, le calot raide posé de côté
sur sa tête tondue ras.
Et de la musique, encore de la musique ! Le jazz, les negro
spirituals, les Noirs de l'Alabama ou du Kentucky qui dansaient et
chantaient n'importe où, et nous donnaient envie d'en faire autant. Toutes,
nous dansions « Jitterbugs », des « boogies-woogies » endiablés et les «
tunes » de « crooners » nous enveloppaient dans des « blues ravageants ».
Finis pour toujours les tangos, les valses de nos aînés. Tant de nouveautés,
tant de denrées rares, tant de cours à prendre, tant d'adultes qui se
comportaient comme des enfants, tant de dangers en perspective. Ca nous
chauffait la tête et le sang que nous avions déjà naturellement chauds.
Puis le « théâtre des opérations » évolua. Les troupes alliées
débarquèrent en Sicile, en Italie, à l'Ile d'Elbe, en Corse.
Les Français se faisaient de nous une idée vraiment folklorique.
C'était à mourir de rire. Nous, « les blancs », nous vivions dans des «
casbahs » ou des « bleds », nous étions tous un peu truands ou putains sur
les bords, les Arabes portaient des chéchias très hautes et très rouges avec
de longs glands de soie noire, et ils parlaient « petit nègre » avec
l'accent parisien. A mourir de rire !
Mon prof de math prétendait que j'étais « un oiseau des îles » et une
fille de ma classe m'a demandé, coquine, comment ça se passait dans les
harems. Une dame à qui je montrais des photos de « là-bas » a été très
étonnée de me voir habillée à l'européenne. Elle croyait que nous portions
tous des djellabas et des haïks. Lorsque je fus présentée à mon futur
beau-père qui était ingénieur des Mines dans le Nord, il se trouva enchanté
par mon teint clair. Il avait cru que son fils lui ramenait une femme
brunâtre. C'était en juillet 1953.
BAB EL OUED : la porte de la rivière.
Jamais vu la porte, jamais vu la rivière, ni moi, ni ma mère, ni ma
grand-mère, ni mon arrière-grand-mère.. ni la mère de mon arrière
grand-mère. Jamais vu, j'le jure, ou Allah hacarbi ! Tout ça, la porte, la
rivière, tout ça y' en avait, mais c'était y a longtemps, à l'époque des
Turcs. Nous aut'les Français on a jamais vu ça. D'ailleurs, nous aut', c'est
pas Bab el Oued qu'on dit, c'est Bablouette ou Bablouède, ça dépend si qu'on
est mahonnais, ou espagnol, ou sicilien, ou quoi, voilà tout.
C'est à partir du lycée Bugeaud (Lici Bijou), que ça attaque, qu'y en
a en masse, des tchiquettes, des fourachos, des kilos, des falampos, des
pisseuses, des traîne-savates. Y'a les fantômes à Cagayous et à Patouète qui
te lâchent plus, dis.
- Alors ça va ma fille ? - Ca va -
- Ca va soisoi ? - Ca va soisoi -
- Et ta grand-mère ça va ? - Ma grand-mère elle est morte.
- Aïe la pôvr ! Et ta mère ! ça va ? - Ma mère elle est morte
- Aïe t'y a pas d'chance ma fille. Et de quoi qu'elle est morte ta mère la
pôvre ?
- D'une mauvaise grippe - Alors c'est pas grave. Quesse tu veux, la vie,
c'est comme ça ma fille
- T'y as raison. Allez ciao, à bientôt.
La tchiquette elle balance son popotin bien moulé dans une jupe en
satinette rôse vif ? Le fouracho y se tripote la braguette. Comme ça, par
habitude, pour être sûr qu'elle est là , et pi passque ça gratte avec la
chaleur, et pi passque le cul à Josette y vient juste de passer. Quel cul
qu'elle a celle-là, comme une malle arabe, dis !
Tous y vont vers les bains Padovani où c'est qu'y a du monde à
touchetouche.
Pataouète et Cagayous y font rien que parler. Y parlent, y parlent, y
tchatchent. Tous des tchatcheurs, y savent rien que tchatcher, à saouar s'y
savent écrire seulement !
Bon, après tu marches, tu marches, et y'a tous les aut', aux balcon,
aux terrasses des bistros, dans les cafés maures. Y tapent le carton, y
jouent aux dominos, y boivent l'anisette ou l'caoua, y prennent la kémia.
Aujourd'hui, chez Jojo le Maltais, c'est des p'tits escargots sôce piquante,
des rondelles de calamar frite et des olives cassées.
Y'a la Mère Mariani qui engueule son fils du haut de son balcon où
c'est qu'y a la lessive qui sèche : les caleçons à son mari, les couches au
petit, et les bandes hygiéniques à sa sour qui a pas honte. Elle gueule
comme une sourde, ça dérange personne : « Tu viens manger, petit bâtard, oui
ou merde ! Alors quoi, si tu viens pas je t'envoie ton Père, moi ! ». Le
Père Mariani juste il a sorti l'as de Bastos aux tarots, alors sa femme y
l'entend mais y veut pas l'saouar ; son fils c'est un p'tit cornard et sa
femme elle est folle, d'abord. Mais, comme y perd la levée - à côse d'elle,
la pitain de sa race-, sans même qu'y lève la tête, lui aussi y crie : « Tu
vas te met'au point mort, oui ! Tu nous les casses, nahdine y mek ! »La Mère
Mariani, le rouge y lui vient à la fugure. Elle rentre : « Tous des bâtards,
ouala quesse qui sont tous, tiens, rien qu'des bâtards ! »
Tu crois qu'y peuvent taper le carton tranquilles ? Aouate.
Maintenant c'est la Mère Sansot qui gueule. Elle appelle sa belle-sour,
celle qui habite en face, elle tient la loge : « Oh, Dolores, y voulait quoi
le Francaoui qui t'a parlé tout à l'heure, chez l'boulanger ?
- Y cherchait m'sieur Durand.
- M'sieur Quoi ?
- M'sieur Durand.
- Qui c'est çuila ?
- C'est Dourande, l'étranger du quatrième.
- Tu vois comment qu'y parlent ces gens-là, si c'est pas un malheur.
Tu marches, tu marches, tu rencontres Ramirez. Il est assis ché Ali,
le marchand d'merguez. Y parle, y parle, y'en a dix qui l'écoutent, y'en a
dix qui rigolent. Y raconte encore une histoire au fils Ayache. Maurice,
Momo le. je dis pas Momo le quoi, passque sa mère c'est une sainte. Dis un
calvaire elle vit cette femme avec ses enfants, déjà y'a Momo qui. bon,
passons, tout l'monde y le sait. mais y paraît que la p'tite Myriam, la
p'tite dernièr, e elle fait des malélevés avec tout le monde. Un calvaire,
elle vit cette femme ! Et le calvaire des juifs c'est pppire que l'calvaire
des chrétiens. Alors voilà, hier Momo il est allé voir Ahmed le courdonnier
d'la rue d'Chateaudun, y voulait s'faire faire une paire d'souliers
fantaisie pour la fête de la Pointe-Pescade. Des souliers blancs avec une
plaque marron devant et une plaque jaune derrière. Alors, à c'qui paraît
qu'Ahmed y lui a demandé : « Avec ça j'te mets des lacets rouges peutette
? » Momo il a piqué la rabia, il a compris qu'Ahmed y rigoulait de lui. Y
l'a traité de fils de chienne, l'autre il a dit que les Juifs c'était la
race après les crapauds. Momo t lui a dit « t'y es rien qu'un connard ! »
Ahmed il a répondu « Toi, tu sais faire rien qu'du tchiklala ». Hassen il a
vu qu'y z'allaient se foute des coups, alors il a emmené Momo boire un café
chez lui et les aut' y sont restés avec Ali. Tellement qu'y riaient que le
Père Girard y s'est étouffé, dis. Y z'ont cru qu'il fallait appeler
l'ambulance.
Momo il est pas possible. L'aut'jour y marchait dans la rue, comme
ça, tu vois, avec la main sur la hanche. Tu vois, comme ça, la main droite
sur la ceinture, tu vois un peu ! Janot et Boudouali y l'ont arrêté : «
Momo, t'y es not'bon copain, on a été à l'école ensemble.
- Et alors ? Quesse c'est qu'vous voulez ?
- Nous , c'est pour l'honneur d'ta famille qu'on t'parle
- Foutez-lui la paix à ma famille. Quesse c'est qu'vous voulez ?
- Arrête de marcher comme ça dans la rue Momo. Tu nous fait honte à tous.
- Où je marche comme ça ? Ca va pas non, spèce d'enculés !
- Enculé toi-même ! On dirait une tapette comme tu marches.
- Quoi comment je marche ?
- Re'arde comment tu tiens le bras !
- Où je tiens le bras ? Aïe, merde, où elle est passée ma pastèque ? J'ai
perdu ma pastèque les copains ! »
Même pas il s'était rendu compte qu'il avait perdu sa pastèque,
dites..
Le plus beau des mois à BAB EL OUED, c'était le mois de mai, le mois
des premières communions. Les curés savaient qu'il valait mieux célébrer
cette fête au début du mois. Ca permettait aux parents de balader longtemps
leurs enfants en costumes. Les filles avec des voiles blancs et des
couronnes de fleur d'oranger. Les garçons avec le costume « itone » -
spenssère et pantalon tube. Petites saintes les yeux baissés. Petits
toréadors, les fesses moulées, hautes comme deux olives noires. Il y avait
mille raisons pour revêtir ces coûteux vêtements de cérémonie : visites à
tous les membres de la famille, promenades du dimanche, fêtes de la
Paroisse, pèlerinage à Notre- Dame d'Afrique.
« Qu'est-ce qu'elle est belle la peutite !
- Qu'est-ce qu'il est beau le peutit !
- Où c'est que vous lui avez trouvé le brassard, Madame Lianso ? Aux
Galeries de France, non ?
- La fille aux Martinez vous l'avez vue ? On dirait Martine Caro tellement
qu'elle est belle.
- Le fils aux Colombani ils lui ont foutu tellement de la gomina sur la tête
qu'il avait les cheveux comme du carton. Après, pour l'enlever, ils l'ont a
moitié ébouillanté le pôvre ! »
PAQUES : « LA MOUNA ».
A Pâques toute la famille part en pique-nique dans la forêt ou sur la plage
pour déguster la mouna.
« Quand l'avril renaissant ramenait le lundi de Pâques, tout Saint-Eugène,
tout Bab el Oued, tout Alger, tout Mustapha était sur les plages. La grève
se couvrait de tentes ; c'était tout un peuple en ripaille. Car Pâques, en
Algérie, c'est la fête de la MOUNA, ce gâteau de pâte légère orné d'oufs
durs multicolores. Dès l'aurore, les familles, les groupes d'amis et les
estudiantinas dévalent les falaises, campent et s'installent sur le sable, à
l'écart des cabanons. Les Mouneurs, chargés de couffins (les cabassets)
pleins de victuailles, se hâtent vers les grottes ombreuses. Les cris, les
appels, les exclamations sonores et les chants souvent accompagnés d'une
guitare, éveillent les échos du littoral.
Comment ne pas être heureux dans un pays où « les dieux parlent dans
le soleil »
SOUVENIRS
Des lieux : d'habitation, des écoles, de promenades, de l'église, du
port
Des parfums : des fleurs, de la rosée du petit matin
Des odeurs : de cuisine, des épices, de la rue
Le rétameur de casseroles appelait le client en martelant de coups
secs le fond d'une vieille bassine.
Et chacun appelait le client en criant son métier : le vitrier qui
portait sur son dos de grandes vitres reposant sur des montants de bois,
attachées avec des sangles.
Le rémouleur de ciseaux et couteaux, promenait une charrette sur
laquelle il faisait tourner sa roue pour aiguiser couteaux et ciseaux.
Le rempailleur de chaises.
Les marchands d'oufs portaient sur leur tête des paniers ronds où les
oufs frais reposaient sur de la paille : Lé zo di boules, ouled djedja !
Les marchands de cacahuète, de toraillicos, de tramousses et de
bliblis.
Le marchand de « tchumbos », qu'il nous pelait pour nous éviter les
épines.
Et les danseurs de la montagne allaient trois par trois, quelquefois
plus nombreux, jouaient du tambour, de la flûte et des
cymbales -castagnettes, énormes, en cuivre qui avaient la forme
d'haltères. Ils étaient grands et maigres et tournaient en rond, faisant
tournoyer du même coup une longue enfilade de perles qu'ils portaient sur le
dessus de la tête. Ils roulaient aussi de grands yeux et les enfants
n'étaient pas très rassurés.
Notre Histoire commence par sa fin. Nous n'avons été Pieds-Noirs
qu'au moment de partir. On dit que ce sont les Arabes qui nous ont appelés
comme ça, du temps de la conquête, parce que les premiers colons
débarquaient avec des souliers noirs. Pourquoi pas, nous les avons bien
appelés Ratons, Bougnoules, Troncs de figuier, Bicots, etc.Pourquoi pas
Pieds-Noirs, il y a bien des Indiens Kri et des Indiens Mic Mac. En vérité
ce sont les Français de France qui nous ont donné ce nom. Au début nous
avons pris ça pour une insulte ou une moquerie, ça nous « faisait perdre la
fugure » de nous appeler comme ça. Et puis nous nous y sommes faits.
Personnellement je suis fière d'être une Pied-Noir. Je ne renie pas mon
peuple, je l'aime. Mais je le juge et c'est ce jugement que je ne veux pas
écrire. Les histoires de famille se règlent en famille.